Formento & Formento

L'univers cinématographique d'un duo d'exception

Une femme seule dans une chambre désuète, le regard perdu vers une fenêtre, la lumière qui s'attarde sur sa joue comme un souvenir qu'on ne veut pas laisser partir. On ne sait rien d'elle, et pourtant on devine tout : une attente, une mélancolie, une histoire restée en suspens. C'est exactement le territoire où nous emmène le travail de BJ et Richeille Formento, ce couple de photographes dont chaque cliché ressemble moins à une photographie qu'à l'arrêt sur image d'un film qui n'existe pas.

Un dialogue à quatre mains

Formento & Formento, ce n'est pas un photographe, c'est une rencontre. BJ Formento, d'origine philippine, vient du portrait et de la mode ; Richeille, née en Australie, a un œil de directrice artistique, une obsession du décor, du costume, de l'atmosphère. Ensemble, basés à Los Angeles, ils forment un binôme rare où la frontière entre celui qui déclenche et celle qui compose le monde devient floue.

Leur force tient dans ce double regard. Là où beaucoup de photographes traquent l'instant décisif, eux construisent l'instant. Rien n'est laissé au hasard : ni la teinte d'un mur écaillé, ni la posture légèrement de biais d'un modèle, ni cette manière qu'a la lumière de mourir doucement dans un coin de la pièce. Leurs séries — Japan Diaries, She Is Cuba, Circumstance — fonctionnent comme des recueils de nouvelles silencieuses, peuplées de figures féminines solitaires, énigmatiques, suspendues entre deux émotions.

La technique au service du trouble

Ce qui frappe d'abord chez eux, c'est la matière de l'image. Leurs photographies ont une densité, une profondeur de tons qui rappelle davantage la peinture à l'huile que le numérique. Cette texture ne naît pas par hasard.

Tout commence par la lumière, et chez les Formento, elle est presque toujours naturelle, latérale, douce. Une lumière de fin d'après-midi qui entre par une fenêtre, modèle les volumes du visage et laisse de larges zones plonger dans l'ombre. Cette économie lumineuse crée le mystère : on ne montre pas tout, on suggère. C'est le principe du clair-obscur, hérité de la peinture, qui transforme une simple chambre en scène théâtrale.

Vient ensuite la composition, et c'est sans doute là que se joue tout leur cinéma. Leurs cadrages laissent énormément d'espace négatif autour du sujet — un vide qui n'est jamais creux, mais chargé de tension. Le personnage est souvent décentré, comme déposé dans un décor trop grand pour lui, ce qui accentue ce sentiment d'isolement et d'attente. On pense immédiatement au langage du cinéma : le format, le placement, le hors-champ qui en dit plus que ce qui est montré.

Le travail de post-production prolonge cette intention. Les Formento cultivent des palettes désaturées, vieillies, parfois proches du sépia ou du vert-de-gris, qui donnent à leurs images une temporalité indécise. On ne sait jamais vraiment de quelle décennie elles viennent. Cette patine n'est pas un filtre nostalgique posé en surface : c'est une décision narrative. Le grain, les couleurs passées, les contrastes feutrés racontent le temps qui s'est écoulé, l'usure des lieux, la persistance des souvenirs.

Enfin, rien ne serait possible sans le décor et le costume, domaine où l'œil de Richeille devient déterminant. Un papier peint fané, une robe d'époque, une coiffure travaillée : chaque élément participe à la construction du personnage. La photographie devient alors un art total, à la croisée du stylisme, de la scénographie et de la peinture.

Une famille d'âmes : Hopper, Lynch, Crewdson

Pour comprendre les Formento, il faut les replacer dans une lignée. Leur univers dialogue d'abord avec Edward Hopper, ce peintre américain de la solitude urbaine. Comme lui, ils saisissent des êtres figés dans un moment d'introspection, baignés d'une lumière qui isole autant qu'elle révèle. La même mélancolie sourde, la même impression que quelque chose vient de se passer, ou va se passer, juste hors du cadre.

On pense aussi à Gregory Crewdson, ce photographe qui met en scène des tableaux d'une précision quasi cinématographique, où la banalité d'une scène domestique se charge d'une étrangeté inquiétante. Chez Crewdson comme chez les Formento, l'image est un plateau de tournage, le réel est entièrement fabriqué pour atteindre une vérité plus profonde que le réel lui-même.

Et puis il y a l'ombre de certains cinéastes. L'atmosphère trouble et onirique de David Lynch, la sensualité nostalgique et les couleurs saturées de Wong Kar-wai dans In the Mood for Love. Comme ces réalisateurs, les Formento ne racontent pas une histoire linéaire : ils créent une ambiance, un état émotionnel, et nous laissent le soin de combler les blancs.

Ce qui distingue pourtant les Formento, c'est cette tendresse particulière pour leurs modèles. Leurs femmes ne sont jamais des objets décoratifs ; elles ont une intériorité, une dignité, une vie secrète. C'est peut-être là que le travail à deux prend tout son sens : il faut sans doute être un couple, habitué à lire le silence de l'autre, pour photographier ainsi le silence de quelqu'un.

Du studio au monde réel

Cette esthétique n'est pas qu'une affaire de musée. Elle irrigue des projets très concrets, et c'est en cela qu'elle inspire mon propre travail de photographe.

Pour une marque, cette approche narrative est une mine d'or. Une campagne qui ne se contente pas de montrer un produit, mais qui le glisse dans une histoire, dans une atmosphère, génère un attachement émotionnel bien plus durable qu'une image purement publicitaire. Une maison de mode, de parfum ou de lingerie qui adopte ce registre cinématographique ne vend plus un objet : elle vend un imaginaire.

Pour une galerie, la dimension picturale et la cohérence de série en font des œuvres pensées pour le mur, pour la contemplation, pour le tirage de grand format où chaque nuance de couleur prend sa pleine mesure. C'est une photographie qui assume son statut d'art à part entière.

Et pour un client privé — un portrait, une séance plus intime, un projet de boudoir ou de nu artistique — la leçon des Formento est précieuse : il s'agit de créer un espace de confiance, de prendre le temps de la mise en scène, de comprendre que la lumière et le silence valent mieux que mille poses. Le résultat n'est pas une image flatteuse de plus, mais un portrait habité, où la personne se reconnaît dans ce qu'elle a de plus secret.

La lumière, et tout ce qu'elle ne dit pas

Au fond, ce que nous enseignent les Formento, c'est que photographier n'est pas figer la réalité, mais inventer une émotion qui durera plus longtemps que l'instant. Leurs images nous rappellent que la beauté tient souvent dans un regard détourné, une lumière qui s'efface, une histoire qu'on ne nous racontera jamais.

C'est peut-être cela, le plus grand des arts photographiques — non pas montrer, mais faire ressentir. Laisser, dans un coin de l'image, un peu de place pour le rêve de celui qui regarde.

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Les métamorphoses du portrait